
Canicule : Risques pour personnes en situations de pauvreté
Les vagues de chaleur comptent parmi les conséquences les plus graves du changement climatique et gagnent en fréquence et en intensité, y compris en Suisse. Une étude menée par la Haute école spécialisée de Suisse orientale a évalué les répercussions sur les groupes à risque, parmi lesquels figurent les personnes sans domicile fixe et celles touchées par la pauvreté, et a formulé des recommandations d'action.
Les températures maximales augmentent en Suisse, et les épisodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquents et intenses. Dans les zones de basse altitude et les zones urbaines, l'exposition de la population à la chaleur extrême a déjà considérablement augmenté. Cette tendance va se poursuivre, comme l'indique la brochure « L'avenir climatique de la Suisse » (2025). Une vague de chaleur massive figure parmi les risques les plus importants de l’analyse nationale des risques réalisée par la Confédération, notamment en termes de décès et de maladies. On observe d’ores et déjà une augmentation de la mortalité liée à la chaleur. Alors que les groupes à risque classiques, tels que les personnes âgées ou les malades chroniques, sont de plus en plus pris en compte dans les recommandations de la Confédération relatives aux vagues de chaleur, les personnes en situation de pauvreté ainsi que les sans-abri et les personnes sans domicile fixe restent souvent insuffisamment prises en compte. Or, elles font elles aussi partie des groupes de population particulièrement vulnérables. De nombreuses études indiquent qu’un statut socio-économique faible, des conditions de logement précaires ou le sans-abrisme constituent des facteurs de risque majeurs.
Manque d'accès à des lieux de refuge au frais
« En été, nous constatons de plus en plus souvent que des personnes atteignent leurs limites physiques dans la rue, car elles sont constamment exposées à la chaleur », explique Mats Müller, de l’association bâloise « Schwarzer Peter », spécialisée dans le travail de rue. Ces personnes passent beaucoup de temps dans l’espace public et n’ont pratiquement aucune possibilité de se reposer. Elles ont un accès limité à des lieux de refuge au frais, une qualité de vie médiocre ou ne disposent pas des ressources nécessaires pour se protéger. Des études montrent que, lors des journées de forte chaleur, ce groupe de personnes se déplace souvent d’un endroit à l’autre, recherchant des zones ombragées ou des espaces extérieurs plus frais – mais sans accès fiable à des espaces intérieurs suffisamment frais.
Les travailleurs de rue de l'association bâloise ont constaté que la situation de certains groupes de population dans la ville s'est considérablement détériorée ces dernières années. Lors de leurs tournées, ils distribuent donc de l'eau, des vaporisateurs, des chapeaux, etc. aux personnes concernées et s'efforcent également de sensibiliser le public, explique Mats Müller. « Schwarzer Peter » a co-organisé l’étude « Kühle Räume in der Stadt » (Espaces frais en ville).
Effet d’îlot de chaleur
Dans la région de Bâle, les personnes vivant dans des conditions de logement précaires – par exemple dans des appartements surchauffés, dans des espaces exigus ou sans locaux de vie et de travail suffisamment isolés – sont également fortement touchées, comme le montre cette étude menée par la Haute école spécialisée de Suisse orientale. C'est précisément dans les quartiers densément peuplés et où la population en situation de précarité est surreprésentée que les risques s'accumulent : les effets d'îlot de chaleur s'ajoutent ici aux désavantages socio-économiques, ce qui augmente les risques pour la santé. L’interaction entre facteurs environnementaux et sociaux fait de la chaleur une question d'inégalité sociale.
L'un des principaux problèmes réside dans le fait que les mesures de protection contre la chaleur mises en place pour le grand public ne sont souvent pas adaptées aux réalités de la vie de ces groupes. Des recommandations telles que « boire beaucoup et manger des fruits et légumes » ou « se rendre dans des lieux frais » sont difficiles à mettre en pratique sans ressources financières, sans intégration sociale ou sans accès à des espaces adaptés. Les lieux commerciaux tels que les centres commerciaux ou les cinémas sont souvent associés à une obligation de consommation ou ne se trouvent pas à proximité. Pour de nombreuses personnes, l’accès à des mesures de protection reste donc limité.
Dans ce contexte, les espaces climatisés facilement accessibles, gratuits et ouverts à tous prennent de l'importance. Ils peuvent combler une lacune majeure en matière de protection sanitaire. Des exemples internationaux montrent que ces initiatives peuvent être efficaces lorsqu'elles s'adressent spécifiquement aux groupes vulnérables et qu'elles offrent, outre la climatisation, un soutien social, comme l'explique Mats Müller.
Des mesures concrètes sont attendues
À ce jour, de nombreux cantons ont élaboré des stratégies climatiques qui englobent des mesures d'adaptation au changement climatique dans les zones urbaines. Cependant, les plans d'action contre la chaleur, également recommandés par la Confédération, n'ont été mis en place que par 8 cantons. La mesure d'urgence « lieux frais » n'a jusqu'à présent été mise en œuvre nulle part au niveau cantonal. Les mesures se limitent principalement à la publication de cartes et de listes répertoriant des lieux potentiellement frais dans certaines grandes villes (5). Les informations et les cartes ne permettent toutefois pas de déterminer si les exigences en matière de températures requises pendant les vagues de chaleur peuvent être respectées. Au-delà de l'information, il manque également des stratégies de gestion qui permettraient aux groupes de personnes particulièrement vulnérables d'accéder gratuitement à des lieux frais pendant les vagues de chaleur. Seule la ville de Genève dispose à ce jour d'un dispositif de gestion des mesures d'urgence comprenant la mise à disposition gratuite de locaux frais dans des espaces intérieurs climatisés.
Recommandations aux villes et aux cantons
Les conclusions de cette étude montrent clairement que, pour protéger efficacement les groupes particulièrement vulnérables, les mesures doivent être ciblées sur les personnes en situation de pauvreté et les sans-abri. Sur la base de la recherche et de l'étude de cas menée dans la ville de Bâle, les scientifiques formulent 10 recommandations. Parmi celles-ci figurent l'adaptation de la définition des groupes à risque afin d'inclure également les personnes sans domicile fixe et celles en situation de précarité de logement, l'élaboration de plans d'action contre la chaleur, ainsi que des actions d'information et de communication adaptées aux groupes cibles.
Les auteurs mettent l'accent sur le développement d'offres facilement accessibles proposant des espaces rafraîchissants et sur le choix de locaux adaptés aux groupes cibles et à leurs besoins. Des initiatives telles que les « Cooling Centers » aux États-Unis sont conçues comme des mesures d'urgence en cas de phénomènes météorologiques extrêmes et visent donc principalement à protéger la santé. En revanche, des projets tels que les « Coolen Zonen » de la ville de Vienne proposent des activités sociales ainsi que des services de conseil en matière de prévention sanitaire, remplissant ainsi une double fonction de mesure de prévention et de protection. L’organisation de mesures d’urgence contre la chaleur doit donc être précédée d’une décision quant à savoir si l’offre est axée sur l’intervention en cas de crise et la protection de la santé, ou si elle propose une combinaison de protection de la santé, de mesures de prévention et d’offres sociales.
Texte en lien avec la thématique: Espaces frais en ville de Genève : https://www.geneve.ch/themes/social/actions-sociales-proximite/plan-canicule)
Lancement d’un projet de recherche à bâle
L'association bâloise « Schwarzer Peter » et l'Institut pour le développement territorial de la Haute école spécialisée de Suisse orientale ont lancé un projet de recherche axé sur la pratique. Dans le cadre de ce projet pilote, des espaces accessibles au public ont été recherchés dans la ville de Bâle afin de pouvoir les mettre à la disposition des sans-abri et d'autres groupes de population vulnérables pour les protéger de la chaleur estivale. Le projet vise à identifier les « espaces frais » déjà existants dans les établissements publics du canton de Bâle-Ville et, dans le cadre d’un plan d’action, à rendre ces espaces accessibles aux groupes de personnes concernés à titre de mesure d’urgence. Des espaces frais doivent être mis à disposition, par exemple dans les centres de quartier, les bibliothèques, les musées, les théâtres et d’autres établissements publics. Les résultats du projet de recherche seront synthétisés dans un guide et mis à la disposition d’autres villes suisses.
Lien vers l’étude: «Kühle Räume in der Stadt» www.ost.ch/de/projekt/kuehle-raeume-in-der-stadt