
Le logement de transition à Renens : agir face à la précarité résidentielle
Offrir aux personnes en situation de précarité résidentielle un refuge et une opportunité de retrouver une stabilité : C’est la vocation des différents logements de transition développés depuis 2019 par la Ville de Renens. Cet article résume un dossier du mois de Karine Clerc, publié par l’Artias en décembre 2025.
Depuis 2019, la Ville de Renens a développé plusieurs formes de logements de transition destinés à des personnes en situation de précarité résidentielle. Pensés comme des « tremplins » plutôt que comme des hébergements d’urgence, ces dispositifs offrent un refuge temporaire et la possibilité de retrouver une stabilité minimale. Disposer d’un logement est une condition indispensable pour se (re)construire et envisager un avenir. À partir d’expériences concrètes, ce dossier met en lumière une politique publique interstitielle, construite dans les marges des dispositifs existants, révélatrice des limites structurelles de la politique du logement en Suisse romande.
Transformations sociales et pénurie de logement
Renens, un ancien village devenue ville avec l’arrivée du chemin de fer, une commune industrielle et multiculturelle de plus de 21'000 habitant-e-s, se caractérise par une population aux revenus modestes et par une forte pression sur le marché du logement. Le taux de vacance y est très inférieur au seuil de pénurie, et les logements disponibles sont très rares et pris d’assaut. Cette situation s’inscrit dans une crise du logement durable, qui touche l’ensemble du canton de Vaud depuis plusieurs décennies, malgré les politiques mises en place pour favoriser l’accès à des logements abordables.
Dans ce contexte, les communes disposent de leviers limités. Leur capacité d’action dépend à la fois de leur parc immobilier, de leur autonomie effective (subtile équilibre entre ressources et responsabilités partagées à l’échelle du canton) et des mécanismes de péréquation financière, lesquels prennent insuffisamment en compte les besoins sociaux. Cette configuration contribue à concentrer la précarité résidentielle dans certaines villes-centres, tout en alimentant des représentations stigmatisantes à leur égard.
Le sans-abrisme et la difficulté à le reconnaître
La récurrence du sans-abrisme illustre les failles d’un système où l’absence de reconnaissance des besoins (en logement) provoque une action largement centrée sur l’urgence, là où les besoins s’expriment. Les réponses demeurent fragmentées et saisonnières. Les structures d’hébergement d’urgence, en première ligne, alertent régulièrement les autorités, mais leurs constats peinent à se traduire en politiques durables. Le sans-abrisme reste ainsi traité comme une crise ponctuelle plutôt que comme un phénomène structurel lié à la pénurie de logements et aux inégalités sociales.
Dans un système fédéral et décentralisé, la reconnaissance d’un problème public suppose une mobilisation continue des acteurs et une mise à l’agenda politique. Les expériences menées à Renens s’inscrivent précisément dans cette dynamique : rendre visible des situations « hors cases », qui échappent aux dispositifs existants, et créer les conditions d’une réponse collective.
Investir les interstices
Les logements de transition développés à Renens reposent sur l’identification d’ « interstices » : des bâtiments vacants en attente de vente, de rénovation ou de démolition, qui n’avaient pas de vocation sociale. Leur mobilisation a été rendue possible grâce à des collaborations transversales entre services communaux, associations, acteurs immobiliers et autorités politiques, en dehors des logiques de silo.
Ces logements ont pris des formes variées : colocation pour mères seules avec enfants, maison destinée à des femmes vivant l’itinérance, chambres individuelles pour des hommes ayant un emploi mais sans logement, ou encore mise à disposition temporaire de locaux associatifs. Dans chaque cas, il ne s’agissait pas seulement de mettre un toit à disposition, mais de permettre une sortie de l’urgence et l’activation de réseaux de soutien indispensables (accompagnement social, accès aux droits, liens communautaires).
Les situations à l’origine de ces dispositifs montrent combien l’absence de logement constitue un point de bascule dans des parcours de vie déjà fragilisés. Femmes migrantes, mères seules, personnes âgées, personnes vivant avec des troubles psychiques : autant de profils qui risquent, sans solution durable, des conséquences lourdes telles que le placement d’enfants ou une exclusion sociale.
Ces expériences soulignent aussi le rôle central joué par les professionnel-le-s du social, de l’école ou de la santé, souvent à l’initiative de l’alerte, mais disposant de peu de marges institutionnelles pour agir. La création de logements de transition apparaît alors comme le résultat d’une reconnaissance mutuelle entre acteurs et d’une compréhension partagée des responsabilités.
Attention particulière à la précarité résidentielle des femmes
Deux projets renanais ont été spécifiquement conçus pour des femmes, en non-mixité. Ils répondent à des constats largement documentés : le sans-abrisme féminin est plus invisibilisé, plus dangereux et fortement marqué par des mécanismes de stigmatisation. Les institutions existantes sont rarement pensées pour prendre en compte ces spécificités, notamment lorsqu’il s’agit de femmes avec enfants ou confrontées à des parcours de violence.
À Renens, le développement d’un lieu conçu avec et pour des femmes vivant l’itinérance a reposé sur une démarche participative, reconnaissant leur expérience vécue. Au-delà de l’hébergement, il s’agissait de créer un espace d’identification, de sécurité et de prise de parole, permettant de sortir de l’urgence et de se projeter à nouveau. Ces projets interrogent en profondeur les normes implicites des institutions sociales et les rapports entre institutions et personnes concernées.
Le logement de transition comme levier politique
Les logements de transition de la Ville de Renens illustrent une forme de gouvernance collaborative, dans laquelle l’État, les associations, les citoyen-ne-s et les personnes concernées assument des rôles complémentaires. Cette approche permet de dépasser une logique strictement solutionniste et de reconnaître que la lutte contre le sans-abrisme ne peut reposer sur un seul acteur.
Toutefois, ces initiatives demeurent fragiles. Elles reposent sur des opportunités ponctuelles, des engagements personnels et des marges de manœuvres locales. Leur pérennisation supposerait une reconnaissance institutionnelle plus forte et une meilleure articulation avec les mécanismes de répartition des ressources, notamment via la péréquation intercommunale.
En conclusion, les expériences menées à Renens montrent qu’il est possible d’agir, même dans un contexte de pénurie extrême, en investissant des espaces urbains et institutionnels interstitiels, où s’élabore une reconnaissance mutuelle. Le logement de transition apparaît alors comme bien plus qu’une solution provisoire : il devient un outil de mise en visibilité, de stabilisation et de réaffiliation sociale.
Ce travail est profondément politique. Il invite à reconnaître le sans-abrisme comme un problème public structurel, à interroger les mécanismes invisibles qui façonnent l’accès au logement et à construire des responsabilités partagées à l’échelle cantonale. Offrir « une chambre à soi », même temporairement, c’est permettre à des personnes de sortir du silence et de retrouver une place dans la cité.