Un taux de pauvreté stable n'est pas un progrès

02.03.2026
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Dans un entretien avec L’Aide sociale, la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider commente les résultats du premier rapport de la Confédération sur le suivi de la pauvreté. Elle aborde les causes structurelles de la pauvreté, le non-recours aux prestations et la responsabilité politique de ne pas accepter la pauvreté comme une fatalité dans un pays prospère.

« L’Aide Sociale » : Chère Madame la conseillère fédérale, vers la fin de l’année 2025, l'office fédéral des assurances sociales (OFAS) a publié le premier rapport sur le suivi de la pauvreté. Quel est le résultat le plus important selon vous ?

Elisabeth Baume-Schneider : Si la pauvreté n’a pas augmenté, elle n’a malheureusement pas diminué non plus. On peut relever que les assurances sociales et l'aide sociale jouent leur rôle. Le maillage est efficace et il apporte des réponses aux personnes en difficultés financières. Mais soyons claires : on ne peut pas se contenter de ce constat. Dans un pays aussi prospère que la Suisse, le fait que le risque de pauvreté demeure stable ne peut pas être considéré comme un progrès ! Ensuite, et vous le savez mieux que quiconque à la CSIAS, il suffit légèrement modifier les valeurs limites définissant le seuil de pauvreté pour que beaucoup de personnes supplémentaires se retrouvent dans des situations très difficiles. Si on relève ce seuil de 500 francs par mois, le taux de pauvreté doublerait en Suisse. Cela doit nous interpeller.  

La Suisse a signé l’Agenda 2030 qui a pour but la fin de la pauvreté. Est-ce que c'est réaliste ? 

L’objectif des politiques sociales est de prévenir et de réduire autant que possible la pauvreté, en resserrant les mailles du filet social. Malgré cela, certaines situations de précarité subsisteront. Un des points communs aux différentes études sur la pauvreté est que qu’elles ne constatent pas de forte péjoration, mais une grande fragilité dans la société. On peut très vite se retrouver dans une situation difficile, douloureuse, voire en marge. Les rapports le montrent clairement : la pauvreté ne se limite pas à un manque de ressources financières, elle influence également la participation à la vie sociale et l’égalité des chances. Elle pose donc la question de l’intégration, de la reconnaissance et de la place dans la société, notamment à travers cet élément central qui est l’accès à la formation. Lutter contre la pauvreté, c’est garantir l’accès aux prestations, mais aussi permettre aux personnes de conserver une liberté de choix. Les débats autour du revenu de base inconditionnel s’inscrivent dans cette réflexion. Au-delà du montant, une société juste doit offrir davantage de sécurité, d’autonomie et de dignité à l’ensemble de ses membres.

« J’ai la responsabilité d’agir, d'informer, de dire et de redire que la pauvreté existe et qu'elle est inadmissible. »

Il y a maintenant des données très claires sur la pauvreté en Suisse, quelle importance ont pour vous ces statistiques  ?

J'ai beaucoup apprécié le professionnalisme avec lequel ce travail de documentation et d’analyse a été effectué. Le Conseil fédéral a adopté ces rapports à la fin novembre 2025. Nous disposons pour la première fois d’une masse de données qualitatives et quantitatives qui doit nous permettre d’aller de l’avant, en travaillant sur des améliorations législatives, sur des programmes spécifiques et des mesures concrètes. Ces données nous permettent de mieux comprendre des situations particulières et d’identifier les principaux problèmes structurels, que nous pourrons aborder par la suite. Je pense en particulier à la pauvreté des jeunes et des enfants ou à la question du non-recours aux prestations sociales ; des thématiques pour lesquelles nous devons véritablement – ensemble avec les villes et les cantons - améliorer la situation. Quant aux données chiffrées, nous ne pourrons plus dire qu’on ne savait pas. Et ce constat est vraiment important.

Mais comment faire pour s'en sortir ?

C’est là que le filet social doit intervenir plus rapidement, et que les personnes doivent pouvoir faire confiance au système. Certaines personnes ne sollicitent pas l'aide à laquelle elles ont droit, par pudeur ou honte par manque de confiance ou encore parce qu'elles redoutent des effets collatéraux.

À la fin du rapport sur le monitoring de l’OFAS, il est écrit que « la pauvreté est un état inacceptable qui appelle une action politique ». Que peut-on attendre de la stratégie que doit désormais rédiger votre département ?

Cette stratégie ne ressemblera pas un catalogue de mesures concrètes à mettre en œuvre immédiatement. Elle va s’inscrire avant tout dans une volonté et une responsabilité de coordination et de concertation, notamment avec les cantons et les villes ainsi qu’entre les différents offices fédéraux chargés d’agir pour améliorer la situation des personnes concernées. Il s’agit d’identifier les mesures pertinentes et utiles en matière de prévention, en particulier celles qui permettent de rendre les prestations plus accessibles. On constate, par exemple, que certaines catégories de personnes – notamment les personnes âgées ou au bénéfice d’une rente AI – renoncent à demander des prestations complémentaires, alors qu’il s’agit d’un droit. Dans ce contexte, il est essentiel d’examiner les dispositifs et outils existants, de renforcer les programmes d’information et d’encourager une meilleure communication. On doit s'inspirer des bonnes pratiques, les valoriser et les rendre plus connues encore. Cela implique d’analyser ce qui fonctionne réellement et, à l’inverse, d’identifier les mesures dont l’impact est plus limité que souhaité. Au-delà des informations, c’est bien dans le processus lui-même que réside tout l’enjeu. C’est-à-dire dans la manière dont les acteurs se mobilisent. Cela suppose une collaboration continue, des espaces de concertation et un suivi régulier. Le monitoring ne peut pas se limiter à une photographie ponctuelle de la situation ; il doit permettre de comprendre les évolutions et d’ajuster les réponses dans le temps.

Malheureusement, la politique fédérale n’avance pas vraiment dans le combat de la prévention de la pauvreté.

On constate effectivement une phase dans laquelle les progrès et les coups d’arrêts se succèdent. Par exemple, le Parlement a définitivement rejeté l’initiative parlementaire de la conseillère nationale socialiste Samira Marti qui combattait la stigmatisation de la pauvreté. Le texte demandait que les personnes étrangères au bénéfice de l’aide sociale, sans faute de leur part, n’aient plus de conséquences négatives sur leur autorisation de séjour.

Vous avez dit que la société est plus fragile aujourd’hui. Les coûts de la vie augmentent et touchent particulièrement les personnes à faibles revenus, qui paient les mêmes primes et se battent dans le même marché immobilier que les personnes à hautes revenus.

Notre stratégie doit précisément s’attaquer à ces enjeux structurels. Les coûts des loyers, des transports ou de l’assurance-maladie prennent une place de plus en plus importante dans le budget des ménages, en particulier pour les familles à faibles revenus. Il est donc crucial d’identifier ces facteurs sociétaux, sans culpabiliser les personnes qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Lorsque les coûts augmentent, il n’y a pas de solution miracle : il faut puiser dans ses économies, ensuite momentanément – ou à plus long terme – recourir à l’aide sociale. Faute de recettes supplémentaires, de nombreuses familles renoncent à certaines dépenses. Le plus préoccupant est le renoncement aux soins de santé, par exemple de ne pas consulter un dentiste ou de différer un traitement médical en raison de franchises trop élevées. Cela soulève des questions éthiques majeures.

La politique sociale et la pauvreté vous accompagnent dans le domaine professionnel depuis longtemps. Qu'est-ce qui vous a incité à vous y engager ?

J’ai été sensibilisée aux questions de précarité notamment à travers le statut des saisonniers qui travaillaient dans la ferme familiale. Enfant, je voyais des ouvriers venus de Turquie ou de Yougoslavie passer neuf mois loin de leur famille, avec des salaires modestes. Cela me paraissait profondément inéquitable. Plus tard, en tant qu’assistante sociale, cette sensibilisation s’est approfondie. J’ai pu constater, très concrètement, ce que signifie vivre avec peu et combien il est éprouvant de devoir constamment justifier la moindre dépense. Plus tard, j’ai aussi pris conscience du regard porté sur les personnes en situation de précarité : on attend d’elles qu’elles se comportent « comme il faut », jusque dans leurs choix les plus intimes. Enfin, mon travail m’a appris que la pauvreté ne se résume pas à un manque d’argent. Elle implique aussi l’absence de codes, de repères et de sécurité. Des aides pourtant bien intentionnées, comme offrir des vacances, peuvent devenir une source de stress supplémentaire. Cela m’a fait comprendre qu’on ne peut pas simplement « transposer » une famille dans un autre monde en pensant que cela suffira à la rendre heureuse. Des mesures d’accompagnement sont nécessaires.

Comme conseillère fédérale, pensez-vous être vraiment en mesure de faire bouger les choses ?

J’exerce des responsabilités, comme celle d’avoir mené à son terme ce rapport sur la pauvreté, mais aussi de m’engager pour que le travail parlementaire se traduise par des propositions et des discussions. Bref : pour qu’on reconnaisse l’importance et l’utilité de la lutte contre la pauvreté, plutôt que de simplement renvoyer la balle aux cantons ou à la CSIAS. Il est important de nommer les choses. Nous partageons cette même préoccupation à travers la campagne que nous menons actuellement contre les violences domestiques, qui elle aussi concerne la société dans son ensemble. Je n’ai certes pas le pouvoir de changer les normes des budgets d’assistance, mais oui : j’ai la responsabilité d’agir, d'informer, de dire et de redire que la pauvreté existe et qu'elle est inadmissible.

Avant votre élection au Conseil fédéral, vous étiez vice-présidente de la CSIAS. Qu'est-ce que vous pensez de son travail ?

Je pense qu'elle fait un travail excellent et indispensable. La CSIAS, ce sont des gens du terrain, ce sont des chercheuses et des chercheurs, ce sont des personnes qui exercent des responsabilités publiques. Le taux de pauvreté, tel qu'il est utilisé dans notre étude, est basé sur les travaux de la CSIAS. Avec son règlement sur l'aide sociale, la CSIAS permet à tous les cantons de s'orienter vers un cadre commun. C’est cela, la force de la CSIAS. Enfin sur le plan institutionnel, un travail encore plus étroit avec l’ARTIAS (l’Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale) pourrait être un avantage pour les deux institutions.

Propos recueillis par

Ingrid Hess