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La perte de gain maladie : Un angle mort de la protection sociale suisse

En Suisse, il n’existe aucune obligation légale de couverture en cas de perte de gain due à une incapacité de travail en raison d’une maladie. Ce domaine est essentiellement régi par le droit du travail et le droit des assurances privées. Le Code des obligations ou les règles de droit public du travail imposent le maintien du salaire en cas de maladie, mais seulement durant une période limitée, souvent évaluée selon des échelles cantonales ou jurisprudentielles. En principe, le personnel n’a par exemple droit qu’à trois semaines de salaire en cas de maladie durant sa première année de service. Cette durée dépend fortement de l’ancienneté et des usages locaux, et repart à zéro avec un nouvel emploi. L’employeur peut conclure des assurances facultatives d’indemnités journalières, couvrant généralement 70 ou 80 pour cent du salaire durant 720 jours, en principe avec un délai d’attente de 30 à 60 jours. Le système repose largement sur le droit privé, où la liberté contractuelle prévaut. Les assurances peuvent refuser d’assurer et disposent d’une large marge de manœuvre pour fixer les conditions générales. Ce cadre juridique engendre des effets préoccupants, comme les nombreuses lacunes de couverture. Pour les travailleurs indépendants, l’admission dans une assurance est souvent conditionnée à un examen de santé ou de risque. Or, certains secteurs d’activité, tels que la branche du nettoyage, sont jugés à risque. Des personnes se retrouvent donc sans assurance. Cela pénalise aussi certains chômeurs qui décident (ou à qui l’on conseille) de se mettre à leur propre compte pour éviter le chômage de longue durée ou après être arrivés en fin de droit. Pour les salariés, la durée légale limitée du maintien du salaire en l’absence de conclusion d’une assurance d’indemnités journalières laisse également de nombreuses personnes sans protection suffisante. Travailleurs indépendants comme salariés peuvent par ailleurs être confrontés à des exclusions de couverture de certains risques, comme pour des maladies déjà existantes ou survenues dans les périodes transitoires entre deux contrats. Enfin, certaines entreprises, surtout les petites, peuvent aussi être pénalisées par cette situation. Selon certaines Conventions collectives de travail (CCT), il incombe à l’employeur d’assurer son personnel, alors qu’il est parfois difficile de trouver une assurance prête à couvrir l’entreprise. Cela menace ainsi son existence. Soulignons à cet égard que 98,1 pour cent des entreprises en Suisse étaient des micro- et petites entreprises en 2022. En 2017, le Conseil fédéral reconnaissait que les chiffres concernant l’assurance d’indemnités journalières et le maintien du salaire en cas d’incapacité de travail pour cause de maladie étaient insuffisants. Malgré cela, il affirmait en 2019 que la perte de gain en cas de maladie temporaire était largement couverte par les assurances d’indemnités journalières. Cette information suscite néanmoins des doutes, tant les statistiques en la matière sont lacunaires. En effet, il n’existe à ce jour aucune donnée permettant de déterminer combien de travailleurs disposent effectivement d’une telle couverture. Le Conseil fédéral refuse pour l’instant d’y remédier, invoquant la complexité de la tâche. Cette invisibilité statistique participe au statu quo : sans chiffres clairs, pas d’urgence politique. Ce caractère incomplet du système suisse aggrave les inégalités sociales et professionnelles existantes. Les plus précaires, telles que les personnes à bas revenus, âgées ou souffrant de pathologies chroniques, plus exposées au risque de maladie et/ou moins susceptibles d’avoir accès à une couverture satisfaisante, sont les premières touchées. Les personnes en situation de handicap en sont un exemple typique. Déjà confrontées à des obstacles à l’embauche, elles peuvent se retrouver doublement pénalisées lorsqu’elles sont jugées à risque par les assurances. Selon certains auteurs, nombre d’employeurs évitent ainsi de les engager, voire les licencient, s’ils considèrent que leur état de santé menace l’équilibre économique de leur entreprise. Par ailleurs, une fois au chômage, une personne malade se retrouve dans une position précarisée en raison même de son état de santé. Certes, l’assurance-chômage peut, à certaines conditions, octroyer des indemnités journalières en cas d’incapacité passagère de travailler, mais seulement durant une période limitée de 30 jours. Quant à l’assurance-invalidité, elle peut également octroyer une rente d’invalidité à certaines conditions, mais seulement après un an d’incapacité au plus tôt. Les délais de traitement des demandes de rente d’invalidité sont connus pour être particulièrement longs, pouvant durer plusieurs années. L’aide sociale devient alors le seul recours possible pour les personnes se retrouvant dans ces zones grises de non-protection. Ce système peut également décourager certaines personnes, pourtant malades, de solliciter une aide, de se faire soigner à temps ou d’annoncer une incapacité de travail, par crainte de perdre leur emploi, leur revenu, leur couverture et/ou de sombrer dans une sorte de « spirale de la précarité ». Une partie de la population se retrouve ainsi exposée à un risque de pauvreté en cas de maladie prolongée. En effet, faute de prestations suffisantes, voire de prestations tout court, les personnes concernées sont souvent obligées de puiser dans leurs économies, voire de les épuiser, pour autant qu’elles existent. Parfois, elles sont contraintes de recourir à l’aide sociale ou de s’endetter. Ce transfert implicite du risque vers les individus et vers les collectivités publiques alourdit probablement les charges des cantons, bien qu’aucune donnée ne permette d’en mesurer précisément l’ampleur. Cette situation est le reflet d’une société dans laquelle une maladie, qui peut toucher n’importe lequel d’entre nous, suffit à faire basculer une personne dans la pauvreté ou à briser une trajectoire professionnelle. En ce sens, la protection sociale de base des personnes ne leur est de loin pas garantie. Le système suisse de protection sociale s’est construit par étapes, entre traditions libérales, entraide mutualiste et adaptations à la révolution industrielle, notamment. Les premières caisses de secours mutuels sont apparues à la fin du 19e siècle. Aujourd’hui encore, cette logique de responsabilité individuelle et de prévoyance volontaire marque la gestion du risque de perte de gain en cas de maladie. Cependant, le monde du travail a profondément changé. Les formes d’emploi sont plus fragmentées, les carrières linéaires deviennent l’exception, et les pathologies chroniques ou psychiques, telles que le burn-out, sont en hausse. Le droit est en retard et n’offre pas de réponse adaptée. Alors que d’autres pays, comme l’Allemagne, la France ou les pays nordiques, ont intégré la couverture du risque maladie dans un socle obligatoire, la Suisse persiste dans un modèle sélectif et inégalitaire aux conséquences lourdes. Il est temps de couvrir ce risque dans la sécurité sociale, également en Suisse. Le postulat de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats qui découle de la motion Romano qui vise à instaurer une assurance perte de gain maladie obligatoire, va dans la bonne direction. Pour aller plus loin: L’assurance perte de gain maladie obligatoire: la grande absente du système actuel de sécurité sociale, dossier du mois Artias préparé par Pierre-Yves Carnal, juin 2025 Camille Zimmermann

Trente ans au service de l’action sociale

Le 15 mars 1995 se tenait l’Assemblée générale constitutive de l’Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale (Artias). Cela fait donc trente ans qu’elle contribue au développement de l’action sociale latine, grâce à ses missions d’information, d’analyse prospective, de mise en réseau et d’innovation sociale. Afin de retracer les origines et le parcours de cette association, l’historienne Chiara Boraschi s’est plongée dans ses archives. Il n’est pas possible de relater l’histoire de l’Artias sans remonter aux origines de l’assistance et de l’État social suisse. Jusqu’au milieu du 20e siècle, les politiques sociales sont peu développées en Suisse. L’assistance publique est en règle générale une tâche des communes, qui disposent de ressources limitées. De nombreuses tâches d’assistance sont donc prises en charge par des acteurs privés (Églises, œuvres charitables, caisses de secours de coopératives ou syndicats). Si certains soulignent les causes structurelles de la pauvreté, d’autres insistent sur la notion de responsabilité individuelle et interprètent la pauvreté comme une conséquence de défaillances morales à corriger. La Conférence des institutions d’assistance aux pauvres (ancêtre de la CSIAS) est fondée en 1905. Elle réunit des réformateurs sociaux qui veulent rationaliser et moderniser l’assistance. En Suisse romande, le Cartel romand d’hygiène sociale et morale naît en 1918 pour fédérer plusieurs œuvres privées proches du « relèvement moral » et nées dans le sillon du mouvement abolitionniste (de la prostitution). L’orientation du Cartel se modifie déjà dans les années 1920 et s’élargit au domaine de l’hygiène « sociale et morale », terme qui évoluera dans un sens psychosocial au cours des années 1950. L’État social suisse connaît une expansion importante dans la deuxième moitié du 20e siècle. L’introduction de l’AVS en 1948 marque le début de la mise en place d’un système d’assurances sociales couvrant plusieurs risques sociaux. L’assistance sociale devient « aide sociale » et de nouvelles méthodes de travail émergent. En 1963, la Conférence des institutions d’assistance aux pauvres édicte pour la première fois des normes d’aide sociale, dont les montants, qui doivent permettre la survie des bénéficiaires mais aussi leur participation à la vie sociale, sont régulièrement augmentés jusqu’en 2003. Depuis 1960, le développement des assurances sociales ainsi que le plein-emploi et la hausse des salaires font diminuer le nombre de personnes ayant recours à l’assistance. Les services sociaux sont néanmoins confrontés à de nouvelles situations, plus complexes. De nouvelles problématiques apparaissent, telle que la toxicomanie. La plupart des cantons révisent leurs lois d’assistance et introduisent le concept d’« aide sociale individualisée ». Ceux que l’on appelait « assistés » deviennent des « clients » ou des « bénéficiaires ». Les prestations augmentent et la professionnalisation du travail social progresse. Au fil des décennies et du développement de la sécurité sociale, le Cartel s’adapte et connaît plusieurs mutations. Il finit par céder la place, en 1980, à la Conférence romande des organismes d’action sociale (CORAS). Ses activités principales sont l’organisation des rencontres sociales romandes ainsi qu’un travail d’information et d’étude aboutissant à différentes publications, notamment la revue Social mais aussi les « fiches sociales » – héritage du Cartel et qui évolueront au fil du temps pour aboutir à l’actuel Guide social romand géré par l’Artias. Au début des années 1990, face à des difficultés financières et aux nouveaux défis technologiques, un mouvement de réorganisation a lieu parmi les acteurs romands de l’action sociale. En 1995, la CORAS fusionne avec le Groupement romand des institutions d’assistance publique et privée (GRIAPP) pour donner naissance à l’Artias. Dans les années 1990, le contexte socioéconomique helvétique se dégrade, avec la montée du chômage et le déficit des caisses publiques. La polarisation politique est particulièrement évidente dans le domaine de la politique sociale. D’un côté, les milieux patronaux et les partis bourgeois réclament un démantèlement de la sécurité sociale et une diminution des prestations. La rhétorique des « abus » dans la perception des prestations sociales se diffuse. De l’autre côté, la gauche, les syndicats et en partie le centre demande des réformes profondes et recherche de nouvelles sources de financement. Dans ce contexte, les politiques d’activation qui mettent l’accent sur la responsabilité individuelle commencent à se répandre. Dans l’aide sociale, ce paradigme se concrétisera dans un premier temps par l’intégration des « mesures favorisant l’intégration sociale et l’insertion professionnelle » dans les normes CSIAS en 1998, puis dans la révision des normes de 2005, avec la baisse du forfait d’entretien et l’introduction de la franchise sur le revenu et du supplément d’intégration. Pour l’Artias, les années 1990-1995 peuvent être vues comme une phase de transition entre les anciennes organisations et la nouvelle actrice. Elles sont un moment de réflexion sur l’avenir, sur l’identité, les objectifs et les activités de l’association. Au seuil des années 2000, sous l’impulsion d’un noyau de membres déjà actifs et en collaboration avec la nouvelle secrétaire générale, l’association est relancée : mise à jour des outils de travail, clarification de l’identité de l’association et de ses objectifs. Les publications et manifestations de cette période s’intéressent aux grandes réformes fédérales du chômage et de l’AI et à leurs impacts sur l’action sociale, ainsi qu’à des problématiques qui deviendront des thèmes phares de l’Artias (pauvreté des enfants et des familles, surendettement, migration, etc.). Les années 2010 sont celles des grands projets. Du personnel spécialisé rejoint l’équipe (collaboratrices scientifiques, juristes) et à côté des publications et activités déjà existantes, de nouveaux projets d’envergure sont lancés (veille législative et juridique, projet « cohérence », projet « participation »). L’Artias est donc l’héritière d’un passé, poursuivant l’organisation d’activités qui existent de longue date et répondent peut-être à un besoin constant du domaine de l’action sociale latine, dans un contexte fédéraliste et d’État social mixte, où le privé occupe une place non négligeable. Mais l’Artias est aussi orientée vers l’avenir, avec un accent mis sur la réflexion prospective et l’expérimentation, dans le cadre de ses projets, de nouvelles manières de faire. Pour aller plus loin : brochure sur l’histoire de l’Artias, à paraître. Plus d’information sur www.artias.ch Amanda Ioset

Le travail social collectif dans le cadre de l’aide sociale

L’aide sociale classique se concentre principalement sur l’accompagnement individuel. Le nouveau projet soulève la question suivante : que se passe-t-il si l’on élargit le champ d’horizon à des groupes qui réfléchissent, agissent et assument des responsabilités ensemble ? Le travail social collectif peut aider les personnes accompagnées à surmonter leur isolement, à renforcer leur sentiment d’efficacité personnelle et à se soutenir mutuellement. Les professionnels peuvent échanger leurs expériences dans un cadre collectif, regrouper les thématiques récurrentes et ainsi prévenir leur propre épuisement ou un éventuel sentiment de perte de sens. Le projet est intercantonal et porté par quatre services sociaux : l’Association régionale pour l’action sociale dans l’Ouest lausannois (ARASOL, VD), le Guichet social régional Littoral Ouest (NE), l’Hospice général (GE) et le service social de la Broye (FR). La coordination est assurée par l’Artias, avec le soutien d’un comité de pilotage représentant les services participants. Dans chaque service, des groupes réunissent travailleurs sociaux et personnes aidées. Chacun est encadré par un-e animateur-ice, chargé-e de veiller au respect des échanges, à la qualité des discussions et à l’application de méthodes participatives. Leur budget va jusqu’à CHF 2000 chacun, à utiliser de manière autonome pour financer des activités, couvrir des frais ou réaliser des projets. Après environ douze mois de travail en groupes, le projet se clôturera en novembre 2026 par un événement public, au cours duquel les résultats seront présentés. L’évaluation sera réalisée conjointement par la direction du projet de l’Artias et la HETSL. L’objectif est de développer des outils et des recommandations pour une mise en œuvre durable du travail social collectif, tout en montrant l’impact de ces approches sur les personnes concernées, les professionnel-les et les institutions. À long terme, les résultats devraient permettre d’élaborer des cadres d’action pratiques visant à promouvoir et à pérenniser les formes de travail collectif dans l’aide sociale. Une autre complément souhaitable au projet serait une formation continue pour les travailleurs sociaux. Il n’est toutefois pas encore certain qu’elle verra le jour. Elle permettrait aux professionnels d’animer des processus collectifs et de conduire de tels projets de manière autonome. Plusieurs services sociaux ont déjà exprimé leur intérêt. Le projet bénéficie actuellement du soutien financier de l’Innovation Booster, de la Direction de la santé et des affaires sociales (DSAS) du canton de Fribourg, du canton de Genève et du pool d’innovation de la CSIAS. Avec ce projet, l’Artias souhaite mettre en lumière l’importance des processus collectifs dans l’aide sociale, en tant que voie vers une participation accrue, un soutien mutuel et une professionnalisation durable. Les problèmes sociaux se comprennent et se résolvent souvent mieux collectivement. (Artias)

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