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Donner la parole aux bénéficiaires de l’aide sociale : un projet-pilote prometteur

06.09.2021
  • Aide sociale

En 2018-2019, l’Artias a mené un projet d’ampleur romande en invitant une soixantaine de bénéficiaires de longue durée de l’aide sociale à élaborer collectivement des propositions d’amélioration des prestations qui les concernent. Ce projet précurseur a fait l’objet d’une évaluation scientifique qui a abouti à de précieux résultats pour la mise en œuvre d’autres dispositifs participatifs dans le domaine de l’aide sociale et au-delà.

En 2018, les résultats du Programme national de prévention et de lutte contre la pauvreté soulignent le manque de participation des publics concernés à la conceptualisation et à l’évaluation des mesures qui les concernent (Conseil fédéral, 2018). Le projet de l’Artias, imaginé dès 2016 et mis en œuvre en 2018, est donc précurseur dans le contexte suisse. Soucieuse d’évaluer de manière externe ce dispositif-pilote, l’Artias a mandaté la Haute école de travail social de Fribourg afin d’en documenter le processus, d’en analyser les enjeux et d’identifier ses principaux effets.

Déroulement du projet

Pendant neuf mois, des bénéficiaires de longue durée de l’aide sociale des différents cantons romands et de la partie francophone du canton de Berne se sont réunis dans des groupes d’animation décentralisés pour échanger, partager, remettre en question, proposer, rêver et imaginer collectivement un accompagnement social plus en phase avec leurs besoins.

Pour l’Artias, l’objectif était double : renforcer le pouvoir d’agir des personnes concernées et améliorer leur prise en charge. Le comité de pilotage (Copil) composé en majorité des responsables de services sociaux a joué un rôle fondamental dans la conception du projet, son suivi et le processus de recrutement des participants.

Les groupes de travail

La construction d’une parole collective nécessite du temps, des lieux de rencontre, de l’énergie, de la confiance et de la considération. Grâce aux responsables des services sociaux membres du Copil et au travail de recrutement des assistants sociaux de leurs équipes, une soixantaine de participants s’est lancée dans l’aventure. Afin de sortir autant que possible d’une logique de contrôle, les participants ont pu s’engager dans le projet sur la base d’un simple accord oral avec leur service social.

Répartis dans quatre groupes d’une quinzaine de personnes chacun, ils ont travaillé de novembre 2018 à juin 2019 à raison d’une rencontre d’une demi-journée ou d’une journée entière par mois environ, pour élaborer des propositions d’amélioration de l’accompagnement social à partir de leurs expériences et de leurs besoins. Les lieux de travail, accueillants afin que les participants s’y sentent bien, étaient répartis sur quatre villes : Yverdon, Genève, Sion et Neuchâtel.

Chaque groupe a été accompagné dans son travail par une équipe d’animation professionnelle au profil différent. Toutes les quatre disposaient d’une expérience dans les méthodes d’animation participatives. Les équipes ont veillé à placer les participants et leurs expériences au centre des réunions. L’objectif était de partir de leur vécu et de construire une parole collective. Pour garantir au maximum une liberté de parole dans les groupes, chaque participant a validé par sa signature une charte garantissant la confidentialité des échanges. Chaque groupe a pu décider ce qu’il souhaitait transmettre ou conserver pour lui. En été 2019, chaque groupe a livré un rapport.

La journée d’automne

Très rapidement, les participants ont manifesté leur crainte que leur travail ne finisse « dans un tiroir » et que leur parole ne soit pas prise en considération. Pour cette raison, le comité de l’Artias a proposé à ceux qui le souhaitaient de prendre en charge sa journée d’automne annuelle. Une vingtaine de participants s’est engagée dans cette démarche avec beaucoup de sérieux et d’enthousiasme. Au total, ils y ont consacré une vingtaine de journées de travail avec l’appui professionnel de l’animateur de la journée et du secrétariat général de l’Artias. La journée d’automne s’est tenue le 28 novembre 2019 au Musée Olympique de Lausanne et a affiché complet.

Des propositions à prendre au sérieux

En 2020, les participants qui l’ont souhaité se sont lancés dans un travail de rédaction d’une synthèse des propositions contenues dans les rapports de groupe. Ils ont été accompagnés dans cette démarche par le secrétariat général de l’Artias et par une animatrice professionnelle. Le document, publié sur le site www.artias.ch en juillet 2021, présente les propositions principales et donne des pistes sur la manière de les concrétiser.

Le projet de l’Artias a montré que, pris au sérieux et respectés, les bénéficiaires de l’aide sociale réalisent un travail intéressant et utile, qui les épanouit et renforce leur sentiment de dignité.

Amanda Ioset

Secrétaire générale de l’Artias

Cette évaluation a été réalisée selon une méthodologie qualitative et subjectiviste, afin de saisir de manière approfondie les représentations des acteurs et actrices impliqué-e-s. Les résultats découlent d’une analyse croisée de données récoltées à trois moments distincts. Avant le démarrage du projet, des entretiens ont été menés avec de futur-e-s participant-e-s. Au cours du processus, le contenu des séances du comité de pilotage a été documenté. Au terme de celui-ci, des entretiens ont été réalisés auprès de participant-e-s ayant terminé la démarche ou ayant abandonné en cours de route, de professionnel-le-s de l’aide sociale et de représentant-e-s des autorités politiques et administratives impliqué-e-s dans le projet. En outre, les rapports produits par les groupes et les équipes d’animation ont été analysés.

De véritables moyens investis pour soutenir les intentions du projet

Le projet est né d’une volonté de valoriser le savoir des personnes concernées pour améliorer le fonctionnement de l’aide sociale. Les intentions de départ étaient de servir en priorité les intérêts des usagers/ères (augmenter leur pouvoir d’agir, faire évoluer les pratiques sur la base de leurs besoins), ce qui va dans le sens d’une approche démocratique et citoyenne de la participation et rompt avec une idéologie plus néolibérale qui viserait avant tout à augmenter la rentabilité et l’efficacité des prestations. 

Les dispositifs de type top down tels que celui de l’Artias comportent le risque d’une participation excessivement cadrée par des logiques institutionnelles préexistantes, voire d’une participation alibi. Le comité de pilotage a su déjouer en grande partie ce piège, en laissant une importante marge de manœuvre aux participant-e-s ainsi qu’aux équipes d’animation, notamment en ce qui concerne les modalités de travail et les thématiques abordées. Cependant, le fait de ne pas avoir associé les personnes concernées dès la conceptualisation du projet met en exergue la difficulté de tels dispositifs à dépasser la consultation pour s’approcher de niveaux plus élevés de participation tels que la coconstruction ou la codécision.

Un des points forts de la mise en place du projet est l’importance des moyens engagés, notamment en termes d’accompagnement des groupes (4 équipes d’animation spécialistes des méthodes participatives) et de temps mis à leur disposition (une dizaine de rencontres étalées sur plusieurs mois). L’évaluation démontre que ces ressources ainsi que différentes précautions prises avant le démarrage du projet (mixité cantonale dans les groupes, charte de collaboration, protection des données…) ont permis de limiter les risques potentiels d’une telle démarche (instrumentalisation, problèmes de confidentialité, impacts négatifs sur les personnes, critique d’un service social en particulier…).  

Malgré les mesures prises pour favoriser l’accès au dispositif (choix des horaires et lieux notamment), des biais de sélection ont été constatés. Certains étaient prévisibles car liés aux critères de recrutement (parler français, pas de difficultés psychiques graves ou de dépendances lourdes) alors que d’autres n’ont pas été anticipés (mise à l’écart d’une partie des femmes en lien avec la garde d’enfants). Ces constats confirment la difficulté de tels dispositifs à atteindre les plus fragilisé-e-s ou marginalisé-e-s. Il faut également noter les logiques d’auto-exclusion qui font partie des obstacles connus à la participation et qui ont été repérées dans les raisons des refus de s’engager dans ce projet (impression de ne rien avoir d’intéressant à amener, peur des conséquences sur sa situation, réticence à travailler en groupe).

Une satisfaction partagée par rapport au déroulement du projet

De manière générale, les participant-e-s ont été satisfait-e-s du travail réalisé en groupe, à la fois au niveau du processus et des résultats produits. Ils/elles s’accordent avec les équipes d’animation sur le fait que l’une des clés principales du succès du projet est la force qui s’est dégagée de la dynamique collective, malgré les difficultés rencontrées à ce niveau dans certains groupes.

L’accompagnement par les équipes d’animation a été évalué positivement par la majorité des participant-e-s, qui ont souligné la réelle place et liberté que celles-ci leur ont laissées. Les équipes d’animation ont en effet cherché à incarner une posture égalitaire afin de rompre avec le caractère asymétrique des rapports de pouvoir qui lient les bénéficiaires aux services sociaux. Elles ont aussi réussi à mettre en œuvre des méthodes permettant d’élaborer un positionnement collectif à partir d’expériences individuelles et à faire évoluer les groupes d’une posture de plainte vers une logique plus constructive et propositionnelle. Quelques limites ont cependant été mises en évidence au niveau des méthodes d’animation (inadaptation de certains outils aux objectifs du projet ou aux attentes de certain-e-s participant-e-s, processus jugé trop lent ou abstrait). Ces difficultés ont d’ailleurs conduit à certains abandons.

Au niveau de la communication des résultats des groupes, une tension a été repérée au sein des réflexions du comité de pilotage entre le souci que la parole des usagers/ères puisse être entendue par les institutions et le danger de trop dénaturer les propos des personnes concernées dans ce but. Trouver un équilibre entre institutionnalisation et libération de la parole est un enjeu important des dispositifs participatifs de type top down.

Des effets positifs majeurs, mais encore peu d’impacts

Le projet a eu d’importants effets positifs sur les participant-e-s, avant tout au niveau de leur identité (confiance en soi, reconnaissance, diminution de la honte), leur santé psychique (bien-être, prise de recul) et leur vie sociale (sortie de l’isolement, rencontre et soutien de personnes qui vivent la même réalité). Par contre, alors que plus de la moitié des participant-e-s imaginaient que le projet leur permettrait une sortie partielle ou totale de l’aide sociale, peu d’effets sur la situation économique (financière et/ou professionnelle) ont été relevés.

Les impacts du projet se situent également sur un plan collectif. La force du groupe a fonctionné comme catalyseur des effets individuels et comme levier d’empowerment (prise de conscience de la plus-value du collectif en termes de pouvoir, de légitimité et de crédibilité). De plus, le projet a suscité chez les participant-e-s la volonté de créer des associations ou collectifs dont certains ont vu le jour.    

Au stade actuel, le projet n’a eu que très peu d’impacts sur les pratiques concrètes des professionnel-le-s, l’organisation des services d’aide sociale ou les politiques publiques. Son objectif de faire évoluer les pratiques n’a donc pas été atteint, mais il faut noter que la communication des résultats, cruciale pour que de tels effets puissent avoir lieu, n’a été encore que partiellement réalisée. Plusieurs acteurs/trices ont cependant émis des doutes sur le fait que le projet puisse aboutir à une évolution du fonctionnement des services ou des cadres législatifs, soupçonnant un manque de volonté des autorités d’aller dans ce sens. Ce constat fait écho à la littérature qui évoque une difficulté de tels dispositifs à atteindre le cœur des politiques publiques. Une absence de changements concrets à moyen ou à long terme pourrait être mal vécue par une partie des participant-e-s, au vu des attentes que le projet a suscitées chez eux/elles et de leur important investissement.

Pour l’Artias, l’objectif était aussi de tester l’intérêt et la faisabilité d’un dispositif participatif dans le domaine de l’aide sociale. Le projet a démontré la faisabilité d’une telle démarche et la possibilité d’obtenir des résultats constructifs. Cette expérience-pilote a déjà stimulé la concrétisation de démarches participatives au niveau de l’aide sociale dans les cantons concernés et l’Artias espère qu’elle pourra promouvoir l’approche participative au niveau des politiques publiques dans leur ensemble.