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Trente ans au service de l’action sociale

Le 15 mars 1995 se tenait l’Assemblée générale constitutive de l’Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale (Artias). Cela fait donc trente ans qu’elle contribue au développement de l’action sociale latine, grâce à ses missions d’information, d’analyse prospective, de mise en réseau et d’innovation sociale. Afin de retracer les origines et le parcours de cette association, l’historienne Chiara Boraschi s’est plongée dans ses archives. Il n’est pas possible de relater l’histoire de l’Artias sans remonter aux origines de l’assistance et de l’État social suisse. Jusqu’au milieu du 20e siècle, les politiques sociales sont peu développées en Suisse. L’assistance publique est en règle générale une tâche des communes, qui disposent de ressources limitées. De nombreuses tâches d’assistance sont donc prises en charge par des acteurs privés (Églises, œuvres charitables, caisses de secours de coopératives ou syndicats). Si certains soulignent les causes structurelles de la pauvreté, d’autres insistent sur la notion de responsabilité individuelle et interprètent la pauvreté comme une conséquence de défaillances morales à corriger. La Conférence des institutions d’assistance aux pauvres (ancêtre de la CSIAS) est fondée en 1905. Elle réunit des réformateurs sociaux qui veulent rationaliser et moderniser l’assistance. En Suisse romande, le Cartel romand d’hygiène sociale et morale naît en 1918 pour fédérer plusieurs œuvres privées proches du « relèvement moral » et nées dans le sillon du mouvement abolitionniste (de la prostitution). L’orientation du Cartel se modifie déjà dans les années 1920 et s’élargit au domaine de l’hygiène « sociale et morale », terme qui évoluera dans un sens psychosocial au cours des années 1950. L’État social suisse connaît une expansion importante dans la deuxième moitié du 20e siècle. L’introduction de l’AVS en 1948 marque le début de la mise en place d’un système d’assurances sociales couvrant plusieurs risques sociaux. L’assistance sociale devient « aide sociale » et de nouvelles méthodes de travail émergent. En 1963, la Conférence des institutions d’assistance aux pauvres édicte pour la première fois des normes d’aide sociale, dont les montants, qui doivent permettre la survie des bénéficiaires mais aussi leur participation à la vie sociale, sont régulièrement augmentés jusqu’en 2003. Depuis 1960, le développement des assurances sociales ainsi que le plein-emploi et la hausse des salaires font diminuer le nombre de personnes ayant recours à l’assistance. Les services sociaux sont néanmoins confrontés à de nouvelles situations, plus complexes. De nouvelles problématiques apparaissent, telle que la toxicomanie. La plupart des cantons révisent leurs lois d’assistance et introduisent le concept d’« aide sociale individualisée ». Ceux que l’on appelait « assistés » deviennent des « clients » ou des « bénéficiaires ». Les prestations augmentent et la professionnalisation du travail social progresse. Au fil des décennies et du développement de la sécurité sociale, le Cartel s’adapte et connaît plusieurs mutations. Il finit par céder la place, en 1980, à la Conférence romande des organismes d’action sociale (CORAS). Ses activités principales sont l’organisation des rencontres sociales romandes ainsi qu’un travail d’information et d’étude aboutissant à différentes publications, notamment la revue Social mais aussi les « fiches sociales » – héritage du Cartel et qui évolueront au fil du temps pour aboutir à l’actuel Guide social romand géré par l’Artias. Au début des années 1990, face à des difficultés financières et aux nouveaux défis technologiques, un mouvement de réorganisation a lieu parmi les acteurs romands de l’action sociale. En 1995, la CORAS fusionne avec le Groupement romand des institutions d’assistance publique et privée (GRIAPP) pour donner naissance à l’Artias. Dans les années 1990, le contexte socioéconomique helvétique se dégrade, avec la montée du chômage et le déficit des caisses publiques. La polarisation politique est particulièrement évidente dans le domaine de la politique sociale. D’un côté, les milieux patronaux et les partis bourgeois réclament un démantèlement de la sécurité sociale et une diminution des prestations. La rhétorique des « abus » dans la perception des prestations sociales se diffuse. De l’autre côté, la gauche, les syndicats et en partie le centre demande des réformes profondes et recherche de nouvelles sources de financement. Dans ce contexte, les politiques d’activation qui mettent l’accent sur la responsabilité individuelle commencent à se répandre. Dans l’aide sociale, ce paradigme se concrétisera dans un premier temps par l’intégration des « mesures favorisant l’intégration sociale et l’insertion professionnelle » dans les normes CSIAS en 1998, puis dans la révision des normes de 2005, avec la baisse du forfait d’entretien et l’introduction de la franchise sur le revenu et du supplément d’intégration. Pour l’Artias, les années 1990-1995 peuvent être vues comme une phase de transition entre les anciennes organisations et la nouvelle actrice. Elles sont un moment de réflexion sur l’avenir, sur l’identité, les objectifs et les activités de l’association. Au seuil des années 2000, sous l’impulsion d’un noyau de membres déjà actifs et en collaboration avec la nouvelle secrétaire générale, l’association est relancée : mise à jour des outils de travail, clarification de l’identité de l’association et de ses objectifs. Les publications et manifestations de cette période s’intéressent aux grandes réformes fédérales du chômage et de l’AI et à leurs impacts sur l’action sociale, ainsi qu’à des problématiques qui deviendront des thèmes phares de l’Artias (pauvreté des enfants et des familles, surendettement, migration, etc.). Les années 2010 sont celles des grands projets. Du personnel spécialisé rejoint l’équipe (collaboratrices scientifiques, juristes) et à côté des publications et activités déjà existantes, de nouveaux projets d’envergure sont lancés (veille législative et juridique, projet « cohérence », projet « participation »). L’Artias est donc l’héritière d’un passé, poursuivant l’organisation d’activités qui existent de longue date et répondent peut-être à un besoin constant du domaine de l’action sociale latine, dans un contexte fédéraliste et d’État social mixte, où le privé occupe une place non négligeable. Mais l’Artias est aussi orientée vers l’avenir, avec un accent mis sur la réflexion prospective et l’expérimentation, dans le cadre de ses projets, de nouvelles manières de faire. Pour aller plus loin : brochure sur l’histoire de l’Artias, à paraître. Plus d’information sur www.artias.ch Amanda Ioset

Le défi de la participation pour les professionnels de l’aide sociale

Chaque année, l’Artias organise une journée d’automne destinée aux acteurs de l’action sociale. Elle a lieu au Musée Olympique de Lausanne et a pour objectif d’offrir aux professionnels un espace de formation, de réflexion et d’échange sur une thématique choisie. Avec la journée du 24 novembre 2022, qui s’intitulait « Les professionnels de l’aide sociale face au défi de la participation des bénéficiaires », l’Artias a voulu approfondir sa réflexion sur la participation individuelle et collective des bénéficiaires de l’aide sociale à la définition de leurs besoins et des politiques et pratiques qui les concernent. Après avoir réalisé, de 2018 à 2021, un projet participatif visant à faire émerger la parole collective d’une soixantaine de bénéficiaires romands (Zeso 2/2020), nous voulions explorer les possibilités et les défis soulevés par cette question sous l’angle des professionnels. Car ce sont eux et elles qui sont appelés à mettre en œuvre cette perspective participative dans leur travail quotidien. Aller vers une démarche participative implique nécessairement de remettre en question une certaine hiérarchie rigide des savoirs, selon laquelle l’expertise académique ou technocratique domine tandis que les autres sources de connaissances doivent se contenter du statut de « témoignage ». La démarche de l’Artias était d’aller vers un dialogue des différents savoirs – académiques, professionnels et expérientiels. Ainsi, l’objectif était, après avoir donné la parole aux bénéficiaires lors de la journée d’automne 2019, d’entendre le point de vue de la recherche mais aussi des professionnels eux-mêmes. Ces derniers ont donc occupé une place importante parmi les intervenants. Ils ont partagé leurs expériences participatives tout en portant un regard critique sur celles-ci, en soulignant également leurs échecs, leurs questionnements. Emilie Rosenstein, professeure à la Haute école de travail social et de la santé de Lausanne, a assuré la conférence introductive de la journée, en apportant un cadre théoriques permettant de réfléchir aux questions : la participation, pourquoi ? La participation, comment ? Elle a notamment mis en garde contre le fait de réduire la participation à une question de procédure. En réalité, la participation est à la fois une méthode et un contenu, un moyen et une fin. Elle confère à celui qui participe un statut et est intrinsèquement liée à la question de la citoyenneté et de la démocratie. Lors de la table-ronde, en deuxième partie de la journée, Delphine Binder, assistante sociale et responsable d’unité à l’Hospice général, a présenté un projet pilote mené au CAS des Trois-Chênes visant à redonner aux bénéficiaires davantage de maîtrise sur leur vie, cela en diminuant le contrôle au profit de l’accompagnement. Elle a évoqué les difficultés liées au changement de posture des AS. Passer du contrôle à la confiance, mais aussi éviter les jugements de valeur face à la manière dont le bénéficiaire décide, par exemple, de gérer son argent (reçu dans le cadre de ce projet sous forme de forfait), cela n’a a pas toujours été évident et a donné lieu à de nombreuses discussions au sein de son équipe. Christelle Isler, assistante sociale et directrice de CORA, a décrit comment la participation se vivait au quotidien dans son association, active dans l’information sociale et l’organisation d’activités collective au Val-de-Travers (NE). Les outils utilisés pour garantir une relation aussi horizontale que possibles sont, par exemple, le tutoiement entre tous les acteurs, la non-différenciation entre les bénévoles et les bénéficiaires (tous nommés « bénévoles »), l’absence de contrainte dans l’accompagnement social ou encore le fait de soutenir les propositions venant des bénévoles eux-mêmes plutôt que d’imposer des projets conçus par « en haut ». Annina Grob, secrétaire générale d’Avenir social, a insisté sur le fait que si la participation est un pilier du travail social, la réalisation de celle-ci nécessite des ressources ainsi qu’un cadre légal favorable. Quant à Sophie Guerry, professeure HES associée à la Haute école de travail social de Fribourg, elle a présenté les effets bénéfiques de la participation collective des bénéficiaires, tout en insistant sur l’importance de la formation des futurs travailleurs sociaux à cette approche. L’après-midi a été consacré à la présentation de deux projets participatifs collectifs, l’un organisé directement dans un service social, l’autre organisé par un service social mais dans un cadre extérieur . Le premier projet, « Ensemble-Gemeinsam » du Département des affaires sociales de la Ville de Bienne, a été présenté par l’assistante sociale Charlotte Jeanrenaud. Il consiste à réunir chaque année des groupes, composés d’assistants sociaux et de bénéficiaires de l’aide sociale, qui se rencontrent et discutent de questions liées à l’aide sociale. A la fin du processus, qui se répète chaque année, certaines idées sont reprises et appliquées. Ainsi, divers aménagements ont été réalisés à l’entrée du service social et l’information a été améliorée (création d’un guide, d’une section FAQ sur le site internet, etc.). Le deuxième projet, présenté par Michaël Kohler, assistant social et responsable de secteur aux Services sociaux régionaux jurassiens (SSR), est celui d’action sociale de proximité dans la commune de Courtételle. Il s’agit pour les SSR de faire un « diagnostic social » de la commune afin lui permettre de développer son propre programme de prévention en matière d’intégration sociale. La méthodologie développée comporte une dimension participative. En effet, c’est sur la base d’un dialogue avec la population (dans son ensemble, pas uniquement avec les bénéficiaires de l’aide sociale) que s’effectue le diagnostic, par exemple à travers de « papotages publics », l’élaboration d’un sondage, l’organisation d’évènements « brise-glace » ou encore la mise sur pied d’un forum citoyen. Cette journée nous a confirmé l’importance de développer davantage la participation des bénéficiaires de prestations sociales. Notamment, une meilleure prise en compte de l’avis des bénéficiaires de l’aide sociale devrait être une priorité, pas uniquement pour améliorer les dispositifs, mais aussi pour des questions de dignité et de citoyenneté des personnes concernées. Les différents exemples présentés nous ont convaincu que cela est possible, même si les limites et les pièges existent. Le problème des ressources est par exemple une limite claire. En effet, la plupart du temps, les professionnels qui s’engagent dans un projet le font certes sur leur temps de travail, mais sans décharge de dossiers, donc en plus de leurs tâches habituelles. Enfin, la question peut-être la plus fondamentale ne devrait pas être éludée : la participation telle qu’elle est mise en œuvre dans un contexte spécifique a-t-elle une visée adaptative ou émancipatrice ? Vise-t-elle à faire rentrer une certaine population « dans le moule » ou, au contraire, est-elle réalisée dans un but sincère de démocratisation de l’institution ? C’est peut-être la première chose à laquelle chacun devrait réfléchir au moment de se lancer dans une telle démarche. Plus d’infos sur : https://artias.ch/artias_type_journee/journees-dautomne/ Amanda Ioset

À Neuchâtel, des personnes à l’aide sociale créent leur association 

ZESO : L’Association Sociale POUR Neuch (ASPN) a officiellement vu le jour mercredi 15 décembre 2021. Cette date marque l’aboutissement d’un long travail de préparation dont vous, Carolina Pillonel, avez été l’un des moteurs. Pour commencer, pourriez-vous nous parler de votre parcours ? Carolina Pillonel : Je suis employée de commerce de formation. Durant ma vie professionnelle, j’ai eu différents emplois – dans mon domaine mais aussi dans la vente ou le service. J’avais déjà été au chômage, mais j’avais toujours réussi à rebondir. Il faut dire que comme beaucoup de gens, j’avais extrêmement peur de « tomber » à l’aide sociale. Vers 2012-2013, j’ai été engagée dans le département « achat » d’une grande entreprise. Malheureusement, celle-ci a très rapidement décidé de faire des économies et, étant l’une des dernières arrivées, j’ai également été l’une des premières à partir. Je me suis donc retrouvée au chômage. Le temps passait et je ne trouvais toujours pas de travail. Au bout d’un certain temps, j’ai été placée dans une mesure. Cette situation a été très difficile pour moi car on me faisait faire un travail répétitif et abrutissant qui ne m’apportait rien et ne représentait aucune plus-value pour mon CV. Je n’en avais pas encore conscience, mais je pense que voir s’approcher la fin du chômage et l’arrivée à l’aide sociale m’angoissait terriblement. Mon premier rendez-vous au service social a été extrêmement difficile pour moi, mais j’ai eu de la chance : mon assistant social était un humaniste et a su m’entendre. Très vite, j’ai été placée à l’Association neuchâteloise pour la Défense des Chômeurs (ADCN) dans le cadre d’un contrat d’insertion. C’est une atmosphère de travail qui m’a convenu. Petit à petit, je me suis énormément impliquée dans cette association et j’ai pris le temps de faire un travail d’introspection. J’ai compris que je n’aimais pas mon métier et que c’était l’une des raisons pour lesquelles je n’étais pas stable professionnellement. Cela m’a permis de renouer avec un rêve d’enfant en me lançant dans une nouvelle formation d’éducatrice sociale. J’ai participé avec d’autres usagers de l’aide sociale à un projet-pilote participatif de l’Artias. Cette expérience a été riche en rencontres. Certains témoignages étaient très durs et m’interrogeaient. Petit à petit, avec les autres participants, nous nous sommes rendu compte que nous avions entre nous tous une somme extraordinaire de compétences. L’idée a alors émergé de créer notre propre association. La première association – « Construire demain » – a vu le jour dans le canton du Jura, puis nous avons décidé de faire quelque chose sur Neuchâtel. J’ai toujours voulu construire quelque chose qui parte de la base et qui soit le plus égalitaire possible. Ce n’est pas si facile à concrétiser. Il est compliqué de faire participer de manière active des personnes qui sont depuis si longtemps en rupture socioprofessionnelle, même si l’envie est là et que ce projet est important pour elles. Cela demande beaucoup d’énergie, mais nous avons maintenu ce cap. Malgré les difficultés liées au COVID, nous avons pris le temps de nous rencontrer et de définir des objectifs. La rédaction des statuts a été longue et laborieuse. Nous nous réunissions le soir, parfois jusqu’à 22h30 en pleine semaine. Cela a renforcé nos liens et a permis à chaque personne d’être entendue, d’être considérée. Petit à petit, nous avons tous pris conscience que nous avions beaucoup à offrir. Finalement, nous avons pu tenir notre assemblée constitutive en fin d’année 2021 et la joie d’aboutir à ce résultat était palpable. Tout d’abord, nous tenons aux lettres « POUR » qui se trouvent dans notre nom et qui résument nos valeurs : Partages, Ouvertures, Unir et Réunir. Nous savons que souvent, nos assistants sociaux n’ont que très peu de temps à nous consacrer. Nous nous sommes dit : nous n’avons pas d’argent, mais du temps, nous en avons ! Nous voulons donc proposer un espace où les gens pourront rencontrer d’autres personnes qui ont vécu des expériences similaires. Ce sera plus facile de s’exprimer qu’au service social car nous sommes tous au même niveau, il n’y a pas de rapports de pouvoir entre nous. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de nous réunir dans un espace neutre plutôt que dans les locaux d’un GSR (guichet social régional). On se sent beaucoup plus libre. Il ne faut pas oublier que les personnes à l’aide sociale souffrent de la stigmatisation et du jugement que la société porte sur elles. On ne peut pas tomber plus bas dans l’échelle sociale, c’est dur à vivre. Certains pensent que nous sommes à l’aide sociale parce que nous ne voulons pas travailler. La réalité, c’est que la plupart des personnes à l’aide sociale sont très actives. Elles ont envie de participer, en fonction de leurs moyens et de leurs capacités du moment. Chacun a besoin d’agir, de se sentir utile, de garder un lien social. Mais il y a un auto-isolement, les gens se cachent, finissent par avoir honte… J’essaie d’aller à contre-courant de ça ! En parlant de mon vécu sans en avoir honte. C’est important pour garder sa dignité. Pour le moment, nous faisons de la publicité et nous allons organiser une première permanence. Nous attendons avec impatience le retour des beaux jours pour pouvoir organiser des évènements à l’extérieur, comme des distributions de thé ou des repas pour nous faire connaître. La base de ce que nous faisons est la cocréation. Nous créons un espace où les gens peuvent venir poser leurs questions. Quand on arrive au service social, on est angoissé, on est en panique. On a un rendez-vous, il faut donner des papiers pour prouver qu’on n’a plus rien. Personne n’est préparé à cela. On est perdu, on se sent démuni, inutile. Si les personnes qui vivent cela se tournent vers notre association, peut-être qu’elles vivront mieux cette étape. Nous pourrons leur présenter les choses différemment, leur donner certains conseils ou des informations qu’elles n’ont pas osé demander à leur assistant social par gêne. D’un autre côté, nous voulons aussi nous manifester en tant que collectif pour pouvoir dénoncer certaines absurdités auxquelles nous sommes confrontés en tant que citoyens à l’aide sociale. À terme, nous espérons pouvoir proposer une permanence juridique. En tant qu’experts de nos situations, en tant que personnes à l’aide sociale, nous avons des solutions tirées de notre vécu à proposer, pour autant qu’on veuille nous entendre. S’il y a des discussions sur des changements de loi ou de pratiques, nous aimerions être consultés. Laisser la parole aux personnes concernées, c’est le seul moyen de comprendre leurs besoins. Nous voulons être des partenaires, collaborer et communiquer avec les services sociaux. J’en profite pour inviter les assistants sociaux à parler de nous à leurs usagers, car nous avons du temps à leur consacrer pour que cette expérience à l’aide sociale soit un peu plus douce pour eux. Pour contacter l’Association Sociale POUR Neuch : aspneuch@gmail.com Amanda Ioset

Santé mentale et précarité : au-delà de l’engrenage

La dernière journée d’automne de l’Artias a fait salle comble. La santé mentale est en effet un thème d’une grande actualité, qui préoccupe politiques, professionnel-le-s, journalistes et grand public, depuis que la pandémie de COVID-19 l’a remis sur le devant de la scène. On observe que la détresse psychologique a augmenté ces dernières années, et on s’en inquiète à juste titre. Mais il serait faux de réduire la question de la détérioration de la santé mentale à sa dimension « actuelle ». Dans son exposé, la sociologue de la santé Claudine Burton-Jeangros a rappelé que c’est dans les années 80 que la précarité a fait son grand retour dans nos sociétés occidentales, après avoir été largement éclipsée pendant les Trente Glorieuses. La sociologue définit la précarité comme « un espace de fragilité et de vulnérabilité sociale et économique », marqué par un « rapport incertain à l’avenir ». Ainsi, un ensemble de nouveaux risques sociaux a émergé, liés au monde du travail, aux nouvelles compositions familiales ou encore au logement. Les individus exposés à ces nouvelles difficultés y font face en fonction de leurs ressources. C’est là qu’intervient le « gradient social de la santé mentale », car selon son statut social, chacun ne sera pas impacté de la même manière dans sa santé mentale par ces évolutions. Les symptômes dépressifs, par exemple, sont fonctions du niveau de formation des individus, tout comme le sentiment de découragement. Dans son expérience de terrain, le docteur Stéphane Morandi, médecin cadre au service de psychiatrie communautaire du CHUV, observe également l’importance du lien – un lien réciproque – entre problématique sociale et santé mentale. Si la santé mentale a une dimension biologique et médicale, elle dépend aussi fortement de l’environnement dans lequel l’individu évolue (travail, vie de famille, contexte politique). Un passé migratoire ou l’expérience du chômage, par exemple, a une influence sur la santé mentale. Dans l’autre sens, le fait d’avoir une santé mentale fragilisée ou de souffrir des troubles psychiques peut avoir un effet sur le plan social : « Lorsqu’on est déprimé, on se sent beaucoup plus fatigué, on a beaucoup moins d’envies, on a beaucoup moins d’énergie, on va avoir des difficultés à sortir de chez soi, à rencontrer ses amis, sa famille, et finalement, la dépression peut conduire à l’isolement. » Dans d’autres cas, les conséquences peuvent également être la perte de l’emploi ou du logement, le surendettement, etc. L’Artias a souhaité que cette journée d’automne soit une contribution au dialogue entre santé et social. C’est pourquoi l’après-midi, le micro a été donné à des professionnels du terrain, afin de bénéficier d’un regard sur les défis de l’interprofessionnalité depuis la pratique. Dans le service social du CMS de Sion-Hérens Conthey où travaille Morgane Perruchoud, assistante sociale d’insertion, 20 à 30 % des bénéficiaires sont atteints dans leur santé mentale. Certains sont diagnostiqués et bénéficient d’un suivi psychothérapeutique, tandis que d’autres, qui ne sont pas suivis médicalement, peuvent avoir un comportement qui laisse deviner l’existence probable de troubles psychiques sous-jacents. C’est vis-à-vis de ce dernier groupe que les assistantes sociales sont le plus désarmées. Les défis, systémiques et personnels, sont nombreux : comment faire face à des situations de décompensation à la réception du service ? Lorsqu’on soupçonne un trouble psychique, faut-il obliger le bénéficiaire à participer à une mesure d’insertion même s’il n’a pas de certificat médical ? Les sanctions ont-elles une utilité dans ce genre de situation ? Pour Morgane Perruchoud, si les ressources existent (intervisions, supervisions, réseau interprofessionnel, etc.), les services sociaux gagneraient à outiller davantage leurs collaborateurs en leur proposant des formations dans le domaine de l’intervention psychiatrique. Mélanie Piñon, coordinatrice des soins pour les hébergements d’urgence aux HUG et adjointe scientifique à la Haute école de santé de Genève, a présenté la consultation infirmière en santé communautaire pour personnes sans abri à Genève. Ce projet est destiné à des personnes qui souffrent dans leur majorité de troubles psychiques et dont l’accueil dans les hébergements d’urgence est très compliqué. Pour les accompagner, les professionnels de la consultation ont travaillé sur la collaboration entre santé et social : « en retirant nos casquettes « santé » ou « social », et en travaillant ensemble sur une situation commune avec des objectifs communs, nous mobilisons une intelligence collective pour résoudre des problèmes et accompagner des personnes », a expliqué Mélanie Piñon. Un aspect central est la prise en compte et la validation de la souffrance psychosociale des personnes. Autrement dit, ce ne sont pas uniquement des éléments de santé qui sont pris en considération, mais la situation dans sa globalité, de façon à construire un projet sociosanitaire avec chacun. Le travail social en santé mentale est traversé par de nombreux enjeux et défis. Sabine Corzani, responsable du Service social et de la Plate-forme de soutien pour les Proches du Réseau fribourgeois de santé mentale (RFSM), a notamment relevé qu’en santé mentale, le risque d’engrenage est fort et l’importance d’agir de façon préventive à la fois sur les enjeux sociaux et sur les enjeux de santé. Une autre problématique est celle de la stigmatisation des troubles en santé mentale, qui repose sur des préjugés autour des personnes concernées mais aussi sur les dispositifs de soins, ce qui entrave l’accès aux soins et amène des défis dans la collaboration entre professionnels. Dans sa conclusion de la journée, le travailleur social en santé mentale et enseignant de philosophie Thierry Gutknecht a rappelé les limites d’une vision des problèmes de santé mentale et de précarité uniquement centrée sur l’individu. L’orateur fribourgeois a invité le public à tirer des nouvelles connaissances acquises durant la journée un questionnement sur le fonctionnement de notre monde : « Qu’est-ce qui nous est commun au-delà de ces engrenages ? ». Une réflexion à mener (ou continuer à mener) dans le travail social, le travail des soins, et la société dans son ensemble. Amanda Ioset

Des opportunités pour atténuer la spirale du surendettement

Lors de sa dernière session d’été, le Parlement a pris une décision historique : les impôts courants devront être pris en compte dans le calcul du minimum vital du droit des poursuites. Le Conseil fédéral doit maintenant proposer un projet de modification de la loi sur les poursuites. Si elle est effectivement mise en œuvre, la volonté du Parlement aura un impact significatif sur les personnes surendettées, car la spirale du surendettement sera atténuée. En effet, lors d’une procédure de poursuite, seuls les revenus dépassant le minimum vital du débiteur et de sa famille peuvent être saisis par exécution forcée. Ce minimum vital comprend les dépenses considérées comme indispensables à l’entretien du débiteur : loyer, primes d’assurance-maladie, frais professionnels, etc. Or, actuellement, les impôts n’en font pas partie, alors même qu’ils représentent une dépense indispensable, que le débiteur n’a d’autre choix que de régler. Le minimum vital du droit des poursuites est donc incomplet, la charge fiscale ne peut pas être payée, ce qui conduit au surendettement ou à une accentuation de celui-ci. Depuis longtemps, ce problème préoccupe les politiques et de nombreux objets ont été déposés et débattus par le Parlement, sans succès jusqu’à présent. Il était donc temps que le législateur agisse, offrant ainsi aux débiteurs surendettés un espoir de sortir un jour la tête de l’eau. Car contrairement à une croyance fort répandue, le surendettement n’est pas une problématique individuelle qui découlerait d’une mauvaise gestion du budget, une faute que le débiteur devrait expier éternellement. Actuellement, une personne sur six vit dans un ménage ayant au moins un arriéré de paiement et une personne sur quatre a été confrontée à une procédure de poursuites. Le surendettement est très répandu, il est devenu un risque systémique de notre société, au même titre que le chômage, la maladie, la séparation, etc. Il est nécessaire de modifier le cadre légal pour répondre à cette situation. Par ailleurs, d’autres changements légaux sont intervenus dans ce domaine ou sont en cours de discussion, ce qui tend à démontrer qu’une prise de conscience a lieu et que le cadre peut changer. À titre d’exemple, depuis le 1 er janvier 2024, les jeunes majeurs ne seront plus mis aux poursuites pour les dettes d’assurance-maladie impayées par leurs parents pendant leur minorité. Quant à la nouvelle procédure d’assainissement des particuliers, qui vise à ouvrir de nouvelles voies de désendettement, elle devrait être débattue par les Chambres en 2025. Pour l’action sociale, la question du surendettement fait partie des thèmes prioritaires. Ses effets néfastes – en matière de santé, de logement, de recherche d’emploi ou encore de formation des enfants – sont largement documentés. Nous savons également que la grande majorité des personnes à l’aide sociale sont surendettées, situation qui constitue un frein majeur à leur réinsertion et contribue à leur sentiment de honte et à leur stigmatisation. Il s’agira pour les acteurs de l’action sociale de saisir les opportunités offertes par les évolutions législatives afin de mieux accompagner les personnes connaissant de telles difficultés. Amanda Ioset, Amanda Ioset,

Acteurs de leurs vies

« Quand on a commencé les premières séances avec l’Artias, je me suis senti enfin valorisé, j’avais enfin la possibilité de dire ce que j’avais sur le cœur et de me sentir utile. » Ainsi s’exprime Stéphane Addor, un habitant du Jura-Bernois à l’aide sociale depuis plusieurs années, dans un témoignage-vidéo publié sur « Acteurs de nos vies », un site internet qui retrace l’histoire du projet-pilote participatif lancé par l’Artias en 2018. Pendant neuf mois, des bénéficiaires de longue durée de l’aide sociale s’étaient en effet réunis pour échanger, partager, remettre en question, proposer. Pour rêver, aussi, et imaginer collectivement un accompagnement social plus en phase avec leurs besoins (voir ZESO 3/21). En 2021, les résultats du projet étaient publiés par l’Artias, notamment sous la forme d’une synthèse des propositions des participants et d’une évaluation scientifique. Néanmoins, il subsistait une envie de faire connaître plus largement les riches enseignements de cette expérience, par la voix des acteurs directement impliqués. Ainsi est né un site web original, qui donne la parole à travers des vidéos et des audios à des personnes à l’aide sociale, à un membre du comité de pilotage du projet et à une chercheuse. Au fur et à mesure qu’il déroule l’écran, l’internaute fait la connaisse de Pascal Robert, Stéphane Addor, Stéphane Borges et de * (cette dernière préférant garder l’anonymat), quatre personnes à l’aide sociale qui présentent, chacune de son point de vue, ce que la participation lui a apporté, mais aussi son vécu à l’aide sociale et ses propositions d’amélioration. « Tout ce qui est culturel, ça maintient dans une société, dans un groupe », nous dit par exemple Stéphane Borges. « C’est ce qui manque peut-être le plus, parce que quand on est au social on s’isole, parce qu’on n’a pas l’argent, parce que ça coûte énormément de se maintenir dans la société ». Le site revient également sur les effets que la participation peut avoir sur des personnes en situation de précarité au niveau de leur identité, de leur vie sociale et de leur santé mentale. « Les participants ont dit que la participation au projet a renforcé leur confiance en elles, que ça a pu diminuer la honte, la culpabilité d’être à l’aide sociale », évoque la chercheuse Sophie Guerry. « Ça leur a redonné un sentiment d’utilité, voire un statut d’être humain à part entière. » S’exprime aussi Frédéric Richter, membre du comité de pilotage et chef du service de l’action sociale de la Ville de Neuchâtel, pour qui « avoir l’avis des bénéficiaires, des personnes directement concernées, est fondamental. » Pour faire évoluer adéquatement les dispositifs sociaux, les acteurs de la politique sociale doivent en effet mieux intégrer la voix des personnes concernées. Ce site web se veut être un outil à disposition de ceux qui souhaitent avancer dans cette direction. Lien: : https://www.artias-participation.ch/ Amanda Ioset

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